Le retour du Marcheur

Le retour du Marcheur

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Aux États-Unis, la marche n’est pas un sport communément inscrit dans le patrimoine culturel ou athlétique de ses habitants. Pourtant, il s’agit d’une activité dont les bénéfices ne sont plus à démontrer sur la santé et le bien-être, comme le montre le témoignage que vous vous apprêtez à lire : l’histoire d’une transition entre un sport très intense, parfois traumatisant, et la découverte des bienfaits de la marche.

Alors que nous grimpions le long du sentier Ammonoosuc Ravine pour atteindre le sommet du Mont Washington par -25°C, mes larmes gelées s’accumulaient sur mes paupières et m’empêchaient de décoller les cils. L’équipe continuait d’avancer, en étant bientôt récompensée par une des météo les plus radieuses qu’on ait vu en montagne.. En passant de -25°C à -2°C, sans la moindre brise de vent mais avec un soleil de plomb, on se serait cru un jour de printemps dans le New Hampshire.

En quittant les sentiers enneigés pour les massifs rocheux, les 1200 mètres de dénivelé positif nous ont offert une vue à 360° sur les États voisins, bien que l’effort nécessaire nous ait contraint à ne porter qu’une seule couche de vêtement au lieu des 3 recommandées. Après avoir attendu qu’un autre groupe ne disperse les cendres de quelqu’un au sommet, plusieurs membres de notre équipe ont pris soin de se prendre en photo torse nu, en exhibant fièrement leur piolet en signe de victoire.

Qui aurait pensé que marcher pourrait offrir un tel sentiment de force et de fierté ?

Si vous m’aviez posé la question lorsque j’avais 14 ans, je n’y aurais pas cru. Je viens de l’Iowa, un État où personne ne marche à moins d’y être contraint. Il n’y a presque pas de transport public, et à l’époque, seules les personnes souffrant d’incapacité, s’étant faites retirer le permis, ou étant en situation de pauvreté prenaient le bus.

J’ai eu de la chance de ne pas rentrer dans ces catégories ; Je prenais donc la voiture pour aller partout. Je vivais à environ 20 minutes à pied de mon premier emploi, un restaurant de sandwich près du fleuve Mississippi. Pourtant, ça ne m’a jamais traversé l’esprit d’aller m’aventurer le long de ce gigantesque cours d’eau.

Marcher n’était tout simplement pas considéré comme “cool”. À 14 ans, je faisais 63kg pour 1,77m. Pourtant, je ne voulais pas faire de sport comme les autres, je voulais être costaud. J’ai commencé à faire de la musculation en participant à un programme au lycée qui s’appelait Bigger, Faster, Stronger. Dans le football américain, être un “hoss” (NB: que l’on peut traduire par “colosse”) est souvent le terme employé pour décrire quelqu’un de costaud et fort, et un synonyme de respect.

Mon professeur de musculation m’avait demandé de travailler avec Julian, un grand gaillard d’1,90m pour plus de 100kg. Il avait participé à la Little League World Series (une compétition nationale de baseball entre lycéens) et avait battu plusieurs records d’haltérophilie pendant ses années de lycée. Plus tard, il est même passé pro en NFL, la ligue professionnelle de football américain. C’était un vrai “hoss”.

Et puis, il y avait moi… je jouais du saxophone dans un groupe de jazz.

Mais avec une routine composée de tractions, squats, deadlifts et autres joyeusetés, je suis tombé dans une véritable spirale métabolique. En 3 mois, j’avais déjà pris 11kg, principalement du muscle. Ce changement soudain m’a laissé des vergetures sur les épaules mais m’a aussi permis de gagner rapidement confiance en moi.

Je me suis tenu à cette routine durant ma phase hippie à l’université, même si dans la ville où j’ai étudié, Marlboro dans le Vermont, le fait d’être costaud n’offrait pas la même reconnaissance sociale. Mais j’ai cette fois cédé aux sirènes du football américain, beaucoup plus populaire sur le campus, dont les courses répétées ont participé à renforcer ma musculature.

Par contre, il était toujours hors de question de marcher. J’habitais dans un chalet dans les bois, mais même pour faire le trajet depuis la cafétéria, qui m’aurait pris 15mn à pied, je montais dans ma Honda Accord et roulais à toute vitesse en passant parfois devant certains professeurs circonspects qui faisaient le trajet en ski de rando. Je ne concevais pas le fait de marcher pour le plaisir. Après avoir vécu 4 ans dans les Montagnes Vertes du Vermont, je ne m’y étais aventuré qu’une seule fois à pied lors d’une journée d’intégration.

C’est alors qu’en partant vivre en Espagne après l’université, je me suis lié d’amitié avec un professeur de lettres qui était plus que ravi d’avoir un compagnon de randonnée. Deux fois par semaine, nous parcourions les montagnes désertes de Murcia, pendant trois ou quatre heures. Et c’est là, au beau milieu des oliviers nichés entre les montagnes, des pieds de vignes et de la flore environnante que je me suis découvert une passion pour la marche.

Pourtant, je continuais les exercices de musculation, qui sont restés ma principale activité physique jusqu’à mes 27 ans et un voyage au Kazakhstan chez mes beaux-parents. Alors que je soulevais des haltères, j’ai senti à ce moment là un petit craquement dans mon omoplate gauche.

Au bout de quelques heures, je gisais sur le sol tordu par la douleur. Chaque respiration me faisait l’effet d’un poignard dans les côtes et dès que j’écartais les bras, la douleur me paralysait à nouveau. C’était la première fois depuis l’enfance que je pleurais de douleur. Mes beaux-parents ont appelé un médecin, qui m’a injecté des anti-douleurs dès son arrivée. Plusieurs mois après cet évènement, j’ai essayé de soulever des poids avant de souffrir d’un nouveau spasme. Et puis encore un autre. Cela a fini par se produire même lorsque je réalisais des tâches quotidiennes.

Je me suis mis en arrêt de travail à plusieurs reprises à cause de la douleur. Je me suis senti affaibli et presque humilié de ne plus parvenir à soulever des poids, sans parler de la perte de confiance en moi.

Antonio, en quatrième position, marche avec un groupe de randonneurs dans le New Hampshire.

Mais quand la vie dresse des montagnes sur votre chemin, il faut bien les gravir. Et c’est exactement ce que j’ai fait.

En découvrant que je pouvais prendre plaisir à marcher pendant mon séjour en Espagne, j’ai effectué plusieurs treks dans les Montagnes Blanches du New Hampshire mais sans jamais me convaincre qu’il s’agissait d’un moyen efficace de soigner mon dos ou de devenir fort et costaud. Passer des heures dehors, dans le froid comme en plein cagnard, sans aucune autre option que de finir le parcours debout sur mes deux jambes restait néanmoins motivant. Et même si je ne pouvais pas soulever de fonte, j’étais capable de gravir des montagnes et j’avais l’impression d’être un dur à cuir.

Peu importe la température ou l’état du sol, j’ai marché dans presque toutes les conditions au cours de l’année qui a suivi ma blessure. Et, point positif, je n’ai jamais eu de crises au cours de mes randonnées et j’étais même inarrêtable dès que j’avais mes bâtons à mes côtés. S’il m’arrivait de souffrir de spasmes, j’étais quand même capable d’aller faire un tour en forêt, et de me sentir très bien après. Même après avoir souffert d’une autre crise à cause de ma posture au travail, j’arrivais au bout de ma première randonnée en solo à peine quelques jours plus tard : 29 kilomètres et 1500m de dénivelé positif.

Ce que je n’avais pas réalisé à l’époque c’est que les efforts en montée étiraient mes muscles jambiers, ce qui libérait de la tension sur le bas de mon dos. Les descentes me permettaient d’affiner la musculature de mes jambes, et avec l’aide de bâtons, je renforçais aussi mes muscles dorsaux et les triceps.

Ceci dit, la marche est-elle une thérapie efficace pour soigner le mal de dos ? Si plusieurs études ont montré que la marche pouvait bien soulager des patients qui en souffrent, d’autres ne parviennent pas à montrer de corrélation positive. Même si dans ces études “marcher” ne signifie pas pour autant gravir des montagnes par vents et marées, le fait qu’il s’agisse d’une activité très accessible n’a fait que renforcer mon amour pour les randonnées alpines et m’a grandement aidé à reprendre confiance en moi.

Je n’aspire plus à être un “hoss” aujourd’hui, et visiblement, mon corps non plus. Mais je m’identifie davantage au fait d’être devenu un homme heureux et un marcheur solide, en montagne comme en ville ou dans les bois. Être capable de marcher avec confiance et sans inconfort, sous des températures allant de -30°C à +30°C, qu’il vente, pleuve ou neige m’a réconcilié avec l’image que j’avais de moi, même si je ne côtoie plus de futurs joueurs de NFL.

Avec mon groupe du Mont Washington, nous sommes descendus via Cog Railway en ce jour de janvier, un sentier qui longe le train qui emmène les touristes au sommet. La difficulté persistait car avec de la neige jusqu’à la taille, la descente avait été périlleuse : nous avions dû avancer pas à pas sur des pistes qui auraient pu nous envoyer valser dans le ravin à tout moment. Mais dès que nous avons atteint le bout de cette randonnée épique, tout le monde s’est mis à chanter et à rire en se rappelant les meilleurs moments de la journée, tout en gravant un peu plus dans le marbre notre amour de la marche et des grands espaces.

Antonio au sommet du Mont Washington.

Antonio Iaccarino

Antonio (Ari) Iaccarino is an ESL educator turned content writer and the Co-founder of Ridj-it, an outdoor adventure platform. You'll find him relishing in puns and mustarding the strength to hike mountains when he's not talking about being from Iowa.
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